Lundi, 11ème Semaine du Temps Ordinaire
- 14 juin
- 5 min de lecture

La force du dépouillement : briser la chaîne du mal
Lectures de la Messe : 1 R 21, 1-16 ; Ps 5 ; Mt 5, 38-42
Lorsque nous lisons les Écritures avec un cœur sincère, nous sommes souvent saisis par le contraste violent entre la logique du monde (la nôtre) et celle de Dieu. Le texte de la première lecture, du premier livre des Rois, nous plonge dans un récit de corruption, caprice et de meurtre. C'est l'histoire du roi Acab qui veut posséder ce qui ne lui appartient pas, et de Jézabel, sa femme, qui s’utilise du pouvoir et aussi de la religion, de la loi pour détruire un innocent. Donc, le texte évoque le thème de l’injustice gratuite, parce qu’à la fin Naboth est mort ! Face à cette noirceur, le Psaume d'aujourd'hui c'est un cri vers Dieu, pendant que Jésus, dans l'Évangile, nous apporte une réponse bouleversante à ce problème ; dans un premier impact, nous pourrions même la juger injuste. En effet, si hier nous avons médité sur le regard de compassion du Christ envers la foule fatiguée et sans berger, c'est ce même regard aujourd'hui - qui est rempli de la mémoire de l'alliance gratuite de Dieu -, nous permet de comprendre la radicalité du Sermon sur la montagne. Pour vivre selon la justice dans le monde, Jésus ne nous demande pas un effort moral surhumain ; il nous invite à vivre à partir d'une autre source.
1. Le caprice du posséder et la fidélité à l'héritage
Le roi Acab a tout, mais il lui manque la vigne de Naboth. La première lecture évoque le drame permanent du cœur humain, celui de très facilement oublier tout ce que nous avons reçu pour nous focaliser sur ce qui nous manque. En fait, le caprice d'Acab le rend malade, il se tourne vers le mur et refuse de manger. Et si nous voyons que sa tristesse n'est pas un deuil légitime mais la seule frustration de l'ego qui ne peut pas posséder. À l'inverse, Naboth incarne la fidélité à l'alliance, c’est-à-dire, la reconnaissance que la terre est un don de Dieu, un héritage de ses pères et donc il ne la vend pas, car on ne commerce pas avec les dons du Seigneur.
C'est alors qu'entre le troisième personnage, Jézabel, qui, dans sa réaction, introduit la logique du mensonge et de la manipulation. Elle organise un jeûne religieux pour masquer un assassinat : et ici nous avons le sommet de la perversion, parce qu'elle utilise le nom de Dieu pour légitimer la violence et le vol. La conséquence, c'est que Naboth meurt, parce qu'il a dit non à la mondanité. Ce récit nous montre où mène le désir de possession lorsqu'on abandonne l'Alliance avec Dieu : il détruit l'autre. C'est la logique du monde depuis toujours, des relations par la force subtiles ou brutales, où le faible est sacrifié sur l'autel de l'intérêt des puissants.
2. Au-delà de la justice humaine : la révolution de l'autre joue
Dans l’Évangile d’aujourd’hui, Jésus nous donne une solution : « Vous avez appris qu’il a été dit : Œil pour œil, et dent pour dent. Eh bien ! moi, je vous dis de ne pas riposter au méchant ; mais si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore l’autre. ». Mais pour comprendre cette phrase, il faut dépasser une lecture superficielle qui y verrait de la lâcheté ou de la résignation. En effet, la loi du talion – « œil pour œil, dent pour dent » – était déjà un progrès historique pour limiter la vengeance illimitée, mais Jésus entend guérir la racine du mal, pas seulement en canaliser les effets.
Tendre l'autre joue n'est pas un acte de soumission, bien au contraire : c'est un acte de souveraineté spirituelle. Concrètement, celui qui te gifle veut te dominer, il veut te contraindre à entrer dans sa logique de haine ou de peur. En tendant l'autre joue, tu refuses que le méchant dicte ton comportement, tu brises le miroir de la violence, tu lui dis, par ton attitude : ton coup n'a pas de pouvoir sur mon identité de fils de Dieu. C'est la liberté des martyrs, celle des Pères de l'Église qui affirmaient que le chrétien ne combat pas le persécuteur, mais le péché qui détruit le persécuteur… Par cette attitude, on désarme l'adversaire en lui montrant un espace qu'il ne peut pas atteindre.
3. La logique de la surabondance : le manteau et les deux mille pas
Jésus poursuit avec des exemples très concrets de la vie quotidienne de l'époque. La tunique, en effet, c’était le vêtement de corps, et le manteau, la protection indispensable pour la nuit, que la loi juive interdisait de garder en gage. Jésus dit : « Et si quelqu’un veut te poursuivre en justice et prendre ta tunique, laisse-lui encore ton manteau ». De même pour la question des pas, une réquisition faite par les soldats romains : « Et si quelqu’un te réquisitionne pour faire mille pas, fais-en deux mille avec lui. »
Le secret de cette attitude réside dans le passage de la contrainte au don. En effet, la violence te traite comme un objet, mais par la grâce, tu te réappropries la situation en devenant un sujet qui donne. On te force à faire mille pas ? Fais-en deux mille par amour, et le soldat n'est plus un bourreau, il devient le bénéficiaire d'une charité qu'il ne comprend pas. Saint Jean de la Croix écrivait que « là où il n'y a pas d'amour, mettez de l'amour et vous trouverez de l'amour » ; c'est l'application directe de cette intuition : saturer l'injustice par une surabondance de bien. On ne vainc pas le mal par le mal, on le noie dans le bien (cf. Rm 12, 17)
Conclusion et application pour notre journée
La Parole de Dieu aujourd'hui nous invite à examiner nos réactions face aux contrariétés, aux injustices quotidiennes ou aux agressions verbales que nous subissons. Notre premier réflexe est souvent de répliquer avec la même monnaie, de défendre férocement nos droits ou de se plaindre comme le roi Acab lorsque les choses ne vont pas comme on le souhaitait.
Aujourd'hui, essayons de vivre la logique du Royaume dans une situation concrète. Si quelqu'un nous agresse par une parole dure, pensons à Jésus-Christ qui est notre modèle, et répondons par le silence ou par une parole de paix, non violente et de bénédiction. Et si l'on exige de nous un service fastidieux, faisons-le avec une générosité qui dépasse la simple obligation. Ne laissons pas le comportement des autres détruire la paix intérieure que le Christ nous a donnée ; c'est ainsi que nous préserverons la vigne de notre cœur, notre véritable héritage spirituel.
Prière
Seigneur Jésus,
Délivre-moi du désir de toujours vouloir répondre à la violence par la violence, au mépris par le mépris. Tu connais ma fragilité et combien mon ego se révolte rapidement face à l'injustice ou à la critique. Enseigne-moi cette liberté royale qui te caractérise, toi qui, face à tes bourreaux, as choisi le pardon et le don total de ta vie.
Donne-moi la force de tendre l'autre joue spirituelle, non par faiblesse, mais par amour, pour le salut de celui qui me blesse. Remplis mon cœur de ta surabondance pour que je sache donner plus que ce que l'on me demande, et marcher un mille de plus avec ceux qui me fatiguent. Que ma seule richesse soit ton amour, afin que rien de ce monde ne puisse me dépouiller de ma paix. Amen.





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