Le vide hospitalier et le paradoxe de la vie donnée
- 27 juin
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(13ème dimanche du Temps Ordinaire — Année A)

Lectures de la Messe : 2 R 4, 8-11.14-16a ; Psaume 88/89 ; Rm 6, 3-4.8-11 ; Mt 10, 37-42
La liturgie de ce treizième dimanche du Temps Ordinaire nous place devant l'une des exigences les plus radicales et, paradoxalement, les plus libératrices de tout l'Évangile. En fait, nous sommes dans le contexte où Jésus achève son grand discours apostolique en fixant les conditions de la suite du Christ, pour être son disciple. À première vue, ses mots ont de quoi glacer le cœur, parce qu’Il parle de rupture familiale, de haine de sa propre vie et du port de la croix. Mais si nous écoutons cette Parole avec l'oreille du cœur, nous découvrons qu'il ne s'agit pas d'un appel à la destruction de nos affections humaines, mais d'une invitation à entrer dans l'ordre de la véritable vie. Pour comprendre cette radicalité évangélique nécessaire – parce que tout ce qui est sérieux demande détermination –, la première lecture du premier livre des Rois nous offre une clé fondamentale à travers l'histoire de la Sunamite : l'accueil d'un prophète devient le lieu d'une renaissance, la continuité de la vie – vue que l’Ancien Testament ne connaît pas encore la résurrection –, nous montrant que la vie ne jaillit que là où l'on accepte de faire de la place à l'Autre.
1. Faire de la place : la logique de la petite chambre sur la terrasse
Regardons d'abord cette femme de Sunam. L'Écriture la décrit comme riche, mais sa véritable richesse n'est pas matérielle mais dans sa capacité d'attention. Elle perçoit que l'homme qui passe sous ses fenêtres est un saint homme de Dieu ; elle ne cherche pas à l'accaparer, à le retenir par la force ou à l'instrumentaliser, non ! Elle dit simplement à son mari : « faisons-lui une petite chambre. » Elle crée un vide, un espace gratuit, meublé du strict nécessaire : un lit, une table, un siège, une lampe. Cette attitude emporte un fort message pour la vie spirituelle : accueillir Dieu, c'est accepter de faire de la place dans nos journées encombrées, dans nos esprits saturés et dans nos cœurs pleins de nous-mêmes : il faut Lui faire de l’espace !
Je vous partage une expérience : j’écoute souvent des gens qui me disent : ‘‘mais je n’ai pas le temps pour…, je suis incapacité de … je ne peux pas…’’ Donc, qu’il soit clair : il faut Lui faire de l’espace ! Il faut faire Dieu entrer dans ta vie, et cela on le fait concrètement en Lui faisant entrer dans notre agenda : il faut trouver un espace pour Dieu, et « et quand il viendra chez nous, il pourra s’y retirer. »
Mais l’attitude de la Sunamite est extraordinaire, sublime, parce qu’elle n'attend rien en retour, elle offre l'hospitalité par pur amour de la sainteté : cela signifie chercher le Seigneur, Lui offrir un espace dans notre vie gratuitement ! Et c'est précisément dans ce vide offert, dans cette gratuité absolue, que le miracle va s'insérer. Elle n'avait pas de fils, son avenir était stérile, verrouillé par la vieillesse de son mari, mais cette difficulté est surmontée parce qu’en accueillant le prophète, elle accueille la vie. C'est la première grande leçon de ce jour : Dieu ne se laisse jamais vaincre en générosité, et chaque espace que nous lui cédons dans notre existence devient le berceau d'une fécondité inattendue.
2. L'ordre des amours : quand le mieux devient l'ennemi du bien
Dans l'Évangile, Jésus reprend cette idée d'accueil mais la pousse jusqu'à sa racine la plus intime. Il dit : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi ». Ces paroles peuvent nous scandaliser si nous les lisons de manière superficielle. Mais réfléchissons bien, parce que nous, nous connaissons bien Jésus-Christ : alors le Christ demanderait-il de mépriser le quatrième commandement ? Certainement pas ! Ce qu’Il fait ici c’est remettre l'amour à sa juste place. Saint Augustin expliquait que la vertu consiste précisément dans l'ordre de l'amour, l'ordo amoris.
Lorsque nous aimons un être humain, même le plus proche – parce qu’évidemment aimer quelqu’un c’est bon, ça nous fait du bien –, il y a le grand risque parce que nous avons la tendance naturelle de l’absolutiser, et en faisant cela, nous transformons cet amour en idole. Nous lui demandons de combler un vide que seul Dieu peut remplir : voilà pourquoi nous sommes souvent déçus dans nos relations. Donc, aimer quelqu'un plus que le Christ, c'est condamner cette personne à porter le poids insupportable de notre besoin de salut. Et si nous réfléchissons bien, ce n’est pas juste d’aimer quelqu’un comme ça, parce que personne ne peut nous sauver, personne ne peut être chargé de cette responsabilité, parce que personne n’en est capable !
Jésus, mettant les choses dans l’ordre, Il nous libère de cette illusion. En exigeant la primauté, Il ne détruit pas nos amours humains : Il les purifie ! Quand Dieu est à la première place, tout le reste trouve sa juste position, et ce n’est qu’alors que nous pouvons aimer nos parents, nos enfants et nos conjoints non plus pour ce qu'ils nous apportent ou pour combler nos manques, mais pour ce qu'ils sont réellement, dans la liberté et la gratuité.
3. Le secret de la croix : perdre pour posséder
Le Christ poursuit avec une phrase qui résume toute l'existence chrétienne : « celui qui ne prend pas sa croix n'est pas digne de moi ». Et attention, parce que la croix n'est pas la recherche morbide de la souffrance : la croix, c'est le prix de l'amour vécu jusqu'au bout, dans la fidélité. La croix c'est le refus du compromis avec l'égoïsme ; c'est accepter le renoncement pour rester fidèle à la vérité et à la suite du Maître.
Jésus continue et formule ici un paradoxe existentiel absolu : « qui a trouvé sa vie la perdra, qui a perdu sa vie à cause de moi la gardera ». Celle-ci c’est la loi fondamentale de la graine de blé tombé à terre et que doit mourir : tant que nous cherchons à retenir notre vie, à la sécuriser, à la thésauriser pour nous-mêmes, nous la laissons mourir de faim et de stérilité. La vie humaine ne se réalise que lorsqu'elle se donne, lorsqu'elle accepte de se perdre pour quelque chose de plus grand. Vouloir sauver sa propre vie implique absorber/consumer et donc instrumentaliser, s’en profiter de tout et de tous qui sont autour de nous, parce qu’il faut que je sauve ma vie…
Mais le Baptême nous introduit dans une réalité, dans une logique nouvelle : Saint Paul, dans la deuxième lecture, nous rappelle que par le baptême, nous sommes passés par la mort avec le Christ : « nous avons été mis au tombeau avec lui, c’est pour que nous menions une vie nouvelle ». Cette vie nouvelle n'est pas une simple amélioration morale, c'est l'existence même du Ressuscité qui coule en nous, une vie qui ne craint plus la perte parce qu'elle est ancrée en Dieu. « Et si nous sommes passés par la mort avec le Christ, … » si comme lui, on donne notre vie, « …nous croyons que nous vivrons aussi avec lui. » Passer de la mort à la vie, voilà la vie ordinaire du baptisé : « vous aussi, pensez que vous êtes morts au péché… » à l’orgueil, à l’égoïsme, « … mais vivants pour Dieu en Jésus Christ », prêts à aimer, à donner la vie.
4. Le sacrement de l'autre : la théologie du verre d'eau fraîche
Enfin, le Seigneur ramène cette haute théologie de la croix à des gestes d'une simplicité désarmante, Il continue en disant : « Qui vous accueille m'accueille ». Jésus s'identifie à ses envoyés, aux plus petits de ses disciples ! Ce signifie que le grand mystère de l'Incarnation se prolonge dans le mystère de l'Église et du prochain. Et Jésus continue encore en nous faisant comprendre qu’Il ne nous demande pas des exploits surhumains pour entrer dans son Royaume, il nous demande de savoir accueillir, savoir donner un verre d'eau fraîche : « Et celui qui donnera à boire, même un simple verre d’eau fraîche, à l’un de ces petits en sa qualité de disciple, amen, je vous le dis : non, il ne perdra pas sa récompense ».
Jésus dit « un simple verre d’eau fraîche ». Pourquoi insister sur la fraîcheur de l'eau ? Parce que l'eau fraîche demande de l'attention, un soin immédiat, une délicatesse envers celui qui a soif au moment présent. Le christianisme n'est pas une idéologie abstraite, ce n’est pas le ‘‘faire parce qu’il fait le faire’’, mais c'est une mystique du quotidien qui se joue dans la qualité de notre regard, attention sur l'autre. Accueillir un disciple en sa qualité de disciple, c'est reconnaître le Christ en lui. Chaque fois que nous brisons notre indifférence pour nous tourner vers le plus petit, c'est la chambre de la Sunamite que nous reconstruisons sur la terrasse de notre cœur, demander à Jésus d-y rester. Et la promesse que Jésus fait est solennelle : « non, il ne perdra pas sa récompense ». Cette récompense, c'est la Présence, la vie, la joie même de Dieu qui vient habiter chez nous.
Conclusion et application pour notre journée
La Parole de Dieu de ce dimanche bouscule nos logiques d'auto-préservation. Elle nous demande où nous en sommes avec nos attachements et nos espaces de gratuité. Au cours de cette semaine, nous pouvons actualiser cette Parole à travers deux attitudes concrètes :
Aménager notre petite chambre intérieure : Créons de l’espace, prenons le temps, chaque jour de couper le bruit du monde pour laisser une place au Seigneur. Dix minutes de silence, une lecture posée de la Parole, c'est cette table et cette lampe offertes au Prophète pour qu'il vienne féconder notre vie.
Pratiquer l'hospitalité du quotidien : Être attentifs à ceux qui croisent notre route. Le verre d'eau fraîche peut être une écoute patiente, un sourire à une personne isolée, ou le refus de juger. Apprenons à perdre un peu de notre temps pour gagner la vie éternelle.
Prière
Seigneur Jésus, Ta Parole me bouscule et met en lumière mes peurs profonds. J'ai si souvent peur de perdre, de manquer, de ne pas être assez aimé, et je m'accroche à mes sécurités, à mes affections et à mon temps comme s'ils m'appartenaient.
Donne-moi le courage de la Sunamite. Aide-moi à faire de la place dans ma vie, à construire cette chambre de silence et d'accueil où Tu peux Te reposer et me parler. Purifie mes amours, Seigneur. Apprends-moi à aimer ceux que Tu m'as confiés non pas pour moi-même, mais en Toi et pour Toi, afin que nos relations soient libres et porteuses de vie.
Aide-moi à prendre ma croix chaque jour, sans murmure, en sachant que mourir à mon égoïsme est le seul chemin pour ressusciter avec Toi. Ouvre mes yeux sur les plus petits, sur les assoiffés de mon quotidien, pour que je sache leur offrir ce verre d'eau fraîche qui Te console. Je remets ma vie entre Tes mains, certain que si je la perds pour Toi, je la retrouverai pour l'éternité. Amen.
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