Le prix de la liberté et le refus de la guérison
- 30 juin
- 6 min de lecture
(Mercredi, 13ème Semaine du Temps Ordinaire)

Lectures de la Messe : Am 5, 14-15.21-24 ; Psaume 49/50 ; Mt 8, 28-34
La vie chrétienne souffre souvent d’une terrible ambiguïté : nous désirons le salut, mais nous redoutons le changement qu’il impose. Le dimanche précédent nous rappelait l'exigence radicale du Christ, qui nous invitait à perdre notre vie pour la trouver, à prendre notre croix sans regarder en arrière. Aujourd’hui, en ce mercredi de la treizième semaine, la liturgie nous plonge dans le vif de ce combat intérieur. Dans la première lecture, le prophète Amos dénonce une foi de façade qui se contente de rites extérieurs sans conversion du cœur, tandis que dans l’Évangile d’aujourd’hui, selon saint Matthieu, nous montre comment la présence du Christ peut paradoxalement effrayer ceux qui préfèrent préserver leurs intérêts matériels plutôt que de voir des vies humaines reconstruites. Entrons ensemble dans cette traversée vers l'autre rive, là où nos démons intérieurs et nos refus de guérir sont mis en lumière.
1. Le culte sans le cœur : la clameur d'Amos
Le prophète Amos s'adresse à un peuple qui pense être en règle avec Dieu parce que ses liturgies sont fastueuses : les chants résonnent, les sacrifices s'accumulent, les assemblées sont pleines. Et pourtant, le verdict divin est d'une intensité, d’une force inouïe : « … je déteste, je méprise vos fêtes ». Dieu ne se laisse pas acheter par des rituels qui servent de paravent à l'injustice quotidienne. Nous sommes devant le danger de s’en profiter de la religion pour en créer un système de sécurité psychologique où l'on offre des choses à Dieu pour éviter de lui donner notre propre vie.
Le dernier verset de ce texte, montre un particulière intéressante à niveaux exégétique, en fait le verset dit : « Mais que le droit jaillisse comme un cours d'eau, et la justice comme un torrent qui ne tarit jamais ! » En hébreu, deux concepts fondamentaux de l'Ancien Testament sont ici associés en parallélisme :
· Le Droit (מִשְׁפָּט = Mishpat) : C'est la justice concrète, le fait de rendre à chacun ce qui lui est dû, notamment aux plus pauvres, aux veuves et aux orphelins.
· La Justice (צְדָקָה Tzedakah) : C'est un terme encore plus profond. Il ne s'agit pas d'une justice légale ou punitive, mais d'une justice relationnelle. C'est la fidélité à l'Alliance, le fait d'être ajusté au cœur de Dieu.
Quand Amos utilise l'image du « torrent qui ne tarit jamais », il fait un contraste saisissant avec les oueds du désert de Judée. Ces oueds se remplissent d'une eau violente pendant la saison des pluies, mais s'assèchent complètement le reste de l'année. Donc, le prophète ici reproche au peuple d'avoir une foi « oued » : une ferveur spectaculaire pendant les fêtes religieuses (v. 21-23), mais une sécheresse totale le reste du temps dans la vie quotidienne.
Revenant à nous, il faut savoir que la vie spirituelle n'est pas une eau stagnante faite de dévotions routinières, mais un fleuve dynamique qui transforme nos relations humaines. Amos nous rappelle que le Seigneur ne cherche pas nos performances religieuses, mais la vérité de notre existence. Lorsque le culte est déconnecté de la charité et du droit, il devient un tapage insupportable aux oreilles de Dieu. C'est le fondement même de notre démarche : avant d'avancer vers l'autel, nous devons accepter que la Parole mette à nu nos hypocrisies et nos fausses piétés.
2. La prison des tombes et la peur du tourment
Dan l’Évangile nous avons Jésus qui passant sur l'autre rive, dans le territoire païen des Gadaréniens, quitte le confort des foules familières pour affronter la misère humaine dans ce qu'elle a de plus radical. « … deux possédés sortirent d’entre les tombes à sa rencontre… ». Ces hommes habitent le lieu de la mort, et « ils étaient si agressifs que personne ne pouvait passer par ce chemin », ils bloquent le chemin. Ici on constate que le démon isole toujours, il rend l'homme incapable de relation, violent envers lui-même et envers les autres, confiné dans ses propres sépultures affectives ou spirituelles.
La réaction des démons face à Jésus est révélatrice : « Es-tu venu pour nous tourmenter avant le moment fixé ? » C'est le grand mensonge de l'esprit du mal, il tente de nous faire croire que la présence de Dieu est un tourment, une menace pour notre liberté. Combien de fois pensons-nous, nous aussi, que si nous laissons le Christ entrer pleinement dans nos vies, il va nous priver de notre bonheur ? Nous avons peur de la Volonté de Dieu… Nous préférons parfois apprivoiser nos névroses, nos dépendances et nos obscurités, en restant dociles, en s’habituant à ce qui nous détruit, plutôt que de risquer la nouveauté d'une guérison. Souvent le Christ dérange le statu quo de nos misères bien installées.
3. Les porcs et les hommes : le choix de nos priorités
Le dénouement de l'exorcisme éclaire la profondeur du drame. Les démons demandent à être envoyés dans un grand troupeau de porcs, animaux impurs selon la loi juive, symboles des attachements terrestres et de la recherche exclusive de la nourriture matérielle. Dès que la parole souveraine de Jésus retentit – un seul mot : « Allez » –, tout le troupeau se précipite dans la mer. La destruction des porcs montre la nature intrinsèquement destructrice du mal : il n'engendre que la mort et le chaos.
C’est alors que se produit le véritable drame de cet Évangile : les gardiens alertent la ville, et toute la population sort à la rencontre de Jésus. On s’attendrait à une explosion de joie, à une action de grâce pour ces deux concitoyens enfin libérés, assis, habillés et rendus à leur dignité d'hommes. Au lieu de cela, « les gens le supplièrent de partir de leur territoire. » Pourquoi ? Parce que la guérison a eu un coût. La libération de ces deux hommes a entraîné la perte économique du troupeau. Pour cette ville, la valeur d'une vie humaine est inférieure à la rentabilité économique. Ils préfèrent deux possédés furieux dans les cimetières et une économie florissante, plutôt qu'un Sauveur gratuit qui bouleverse leur confort matériel.
Conclusion et application pour notre journée
Cette page d'Évangile est un miroir tendu à notre vie quotidienne. Elle nous demande de quel côté nous nous situons lorsque le Christ vient bousculer notre existence. La Liturgie d’aujourd’hui nous invite à regarder nos tombes intérieures : quels sont les espaces de ma vie où je me comporte comme ces possédés, bloquant le chemin, refusant la relation, m'enfermant dans de vieilles rancœurs ou des habitudes destructrices ? Acceptons dès aujourd'hui de laisser le Christ visiter ces zones d'ombre sans avoir peur de sa lumière.
Les textes d’aujourd’hui, nous invitent aussi à évaluer le coût de notre liberté : suis-je prêt à perdre mes « troupeaux de porcs » – c'est-à-dire mes petits profits personnels, mes conforts égoïstes, mes sécurités matérielles – pour que la justice et la guérison de Dieu se déploient en moi et autour de moi ? Ne chassons pas le Seigneur de notre territoire intérieur lorsqu'il nous demande de faire des choix courageux : préférons toujours l'homme aux structures et la vie spirituelle aux apparences.
Prière
Seigneur Jésus, Toi qui n'as pas hésité à traverser la mer pour aller chercher deux hommes perdus au milieu des tombes, viens aujourd'hui visiter les rives de mon cœur. Tu connais mes enfermements, mes violences intérieures et toutes ces complicités que j'entretiens avec ce qui me sépare de Toi et des autres. Parfois, j'ai peur de Ta présence, je crains que Tu ne viennes troubler mes pauvres équilibres et mes petits conforts quotidiens.
Pardonne-moi pour toutes les fois où, comme les habitants de cette ville, je T'ai demandé de t'en aller parce que Ta parole exigeait de moi un détachement que je n'étais pas prêt à vivre. Je ne veux plus Te présenter l’agitation, le bruit de mes cantiques ou des prières de façade alors que ma vie refuse de se convertir.
Donne-moi le courage de consentir au dépouillement nécessaire pour accueillir Ta véritable liberté. Que Ton torrent de justice purifie mes intentions. Prends tout ce qui, en moi, s'accroche aux sécurités de ce monde, et accorde-moi la grâce de préférer la joie de Ta guérison à la sécurité de mes prisons. Reste sur mon territoire, Seigneur, et fais de moi un témoin vivant de Ta puissance qui relève et qui libère. Amen.





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