L'art de tenir debout dans la tempête
- il y a 5 jours
- 5 min de lecture
(Mardi, 15ème Semaine du Temps Ordinaire)

Lectures de la Messe : Is 7, 1-9 ; Psaume 47/48 ; Mt 11, 20-24
Le dimanche précédent, la liturgie nous avertissait contre le danger d’un cœur superficiel, ce sol rocheux où la Parole lève rapidement sous l’effet d'une ferveur passagère, mais s’éteint dès que survient la chaleur de l’épreuve parce qu'elle manque de racines profondes. Hier encore, l'Évangile introduisait le glaive de la vérité pour trancher nos fausses paix intérieures. Aujourd’hui, les lectures nous font franchir un pas de plus dans cette école de la profondeur : face aux menaces historiques qui secouent le roi Acaz ou face aux reproches sévères que Jésus adresse aux villes de Galilée, nous découvrons une vérité fondamentale, découvrir que notre véritable drame n'est pas l'intensité de la tempête extérieure, mais notre refus de nous enraciner dans le Christ.
1. La panique du cœur sans racines
Le texte d'Isaïe nous plonge au cœur d'une crise géopolitique majeure. Le petit royaume de Juda voit Jérusalem encerclée par une coalition redoutable : le royaume d'Israël (le royaume du Nord) et celui d'Aram (la Syrie). Le plan des agresseurs est simple : renverser le roi Acaz pour installer à sa place un souverain docile, capable de les rejoindre dans leur guerre contre l'ogre assyrien. Face à cette menace asphyxiante, la Bible utilise une image d'une force psychologique saisissante : « Alors le cœur du roi et le cœur de son peuple furent secoués comme les arbres de la forêt sont secoués par le vent. »
C’est le portrait exact de la panique et de l'anxiété qui nous submergent dès que nos appuis visibles se dérobent. Quand nos sécurités ordinaires — la santé, les finances, une relation ou un projet de vie — commencent à vaciller, nous devenons précisément comme ces arbres agités par la tempête. La peur nous fait oublier que nos racines profondes ne dépendent pas des circonstances extérieures, mais de Celui qui tient l'histoire entre ses mains.
Le prophète Isaïe est envoyé au-devant du roi avec une consigne surprenante : « Garde ton calme, ne crains pas, ne va pas perdre cœur ». Humainement, c'est une folie : comment rester calme quand l'ennemi est aux portes ? Voici donc qu'Isaïe introduit le regard de Dieu sur l'histoire : ces rois qui terrorisent Acaz ne sont pour Dieu que deux bouts de tisons fumants, comme nous le dit le texte ; ils font beaucoup de fumée, ils impressionnent, mais ils n'ont plus de feu, ils sont déjà consumés. Le problème du roi Acaz, c'est qu'il regarde la puissance de ses ennemis au lieu de regarder la fidélité de son Dieu. Notre anxiété est presque toujours le symptôme d'un regard fixé sur le problème plutôt que sur la Promesse, c’est-à-dire, on présente toujours à Dieu la grandeur, la taille de nos problèmes au lieu de présenter à nos problèmes la grandeur de notre Dieu.
2. Croire pour tenir : le secret de la stabilité
C'est dans ce contexte qu'Isaïe prononce cette phrase qui est l'une des plus belles définitions de la foi de tout l'Ancien Testament : « Si vous ne croyez pas, vous ne pourrez pas tenir. » En hébreu, il y a un jeu de mots intraduisible mais magnifique basé sur la racine amân (אָמֵן), qui a donné notre mot Amen. Le prophète dit littéralement : Im lo taaminou, ki lo teamenou (אִ֚ם לֹ֣א תַאֲמִ֔ינוּ כִּ֖י לֹ֥א תֵאָמֵֽנוּ׃ ס), que traduisant ce serait « Si vous ne vous appuyez pas sur Dieu, vous ne serez pas stables ». La Foi, dans la Bible, n'est pas une simple adhésion intellectuelle à des vérités abstraites ou un sentiment pieux, non ! La Foi c'est le geste concret de poser tout le poids de son existence sur quelqu'un de solide. C'est l'attitude du nourrisson qui s'abandonne dans les bras de sa mère, ou du grimpeur qui fait confiance à sa corde.
Si nous refusons cet ancrage, nous passons notre vie à chercher des soutiens/béquilles humaines, des alliances politiques ou psychologiques pour nous rassurer. Mais qui connais déjà l’histoire c’est bien que le roi Acaz finira par refuser la confiance en Dieu pour s'allier avec l’autre ennemi, les redoutables Assyriens, introduisant ainsi le loup dans la bergerie. La sagesse biblique veut nous faire comprendre que chaque fois que nous choisissons de régler nos peurs par des compromis mondains plutôt que par la confiance radicale en Dieu, nous préparons notre propre ruine : a Foi est le seul sol qui ne se dérobe pas sous nos pieds.
3. Le paradoxe de l'indifférence face aux miracles
Ce manque de foi et d'ancrage profond prend un visage encore plus tragique dans l'Évangile, où Jésus prononce des invectives d'une sévérité inouïe contre Corazine, Bethsaïde et Capharnaüm. Qu'ont-elles fait de si horrible pour mériter d'être comparées à Sodome, le symbole biblique de la perversion ? Rien, justement, elles n'ont rien fait : elles n'ont pas persécuté Jésus, elles ne l'ont pas chassé… En effet, elles ont simplement assisté à ses miracles, elles ont écouté ses enseignements, elles ont trouvé cela admirable... et elles ont continué leur vie comme avant, sans que rien ne change.
En fait, Capharnaüm était devenue la propre ville de Jésus, le lieu de son quotidien, là où la manifestation de sa divinité était devenue habituelle, et c’est justement celui-là le problème. En effet, le grand danger des gens pieux, des familiers de la religion, c'est l'accoutumance : on s'habitue à la grâce, on s'habitue à la Messe, on s'habitue à la Parole de Dieu… Alors l’action quotidienne de Dieu, des miracles, deviennent des événements banals qui divertissent notre curiosité mais ne touchent plus notre cœur… La pire des fermetures spirituelles n'est pas la révolte mais l'indifférence des gens installés : Tyr, Sidon et Sodome, si elles avaient vu ce que Capharnaüm a vu, « ces villes, autrefois, se seraient converties, sous le sac et la cendre », signes d'une conversion radicale. Le reproche de Jésus, donc, c’est un appel pressant à sortir de notre somnambulisme spirituel ; la profusion de grâces que nous recevons engage notre responsabilité.
Conclusion et application pour notre journée
La Liturgie d’aujourd’hui nous offre l'occasion de faire un choix conscient. Dans notre quotidien, nous sommes inévitablement confrontés à de petits ou grands vents contraires qui tenteront de secouer notre cœur. La Parole de Dieu nous invite à ne pas chercher le salut dans des agitations stériles ou des consolations superficielles, parce qu’en fait, tenir debout ne dépend pas de l'absence de difficultés, mais de la qualité de notre Foi. Aujourd'hui, face à une situation qui m'inquiète ou m'irrite, je peux décider de m'arrêter, de prononcer un Amen conscient, et de dire : "Seigneur, je ne sais pas comment les choses vont se régler, mais je choisis de m'appuyer sur toi." ; ne laissons pas la grâce de cette journée devenir une vaine habitude de plus.
Prière
Seigneur Jésus, mon cœur est si souvent comme les arbres de la forêt, agité et terrorisé par les vents de l'inquiétude et les menaces de la vie quotidienne. Je reconnais que j'ai souvent cherché à me construire des forteresses d'illusions, en m'appuyant sur mes propres forces ou sur des sécurités fragiles qui finissent toujours par me décevoir.
Aujourd'hui, je veux entendre ton invitation à garder le calme et à ne pas perdre cœur. Je te demande la grâce d'une foi authentique, celle qui ne demande pas des miracles pour se divertir, mais qui s'abandonne humblement à ta volonté. Guéris-moi de l'indifférence et de la tiédeur qui me font regarder tes bienfaits sans que ma vie ne change. Viens creuser en moi ces racines profondes qui me permettront de traverser toutes les tempêtes, les yeux fixés sur toi, ma seule citadelle inébranlable. Amen.





Commentaires